LA GRANDE EAU, roman de Živko Čingo (titre original: Golemata voda, Skopje 1974)

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Quand j’évoque le titre de ce roman unique de Živko Čingo, La Grande eau, j’ai le cœur qui chavire. C’est à cause de ce texte, ou plutôt grâce à lui, que je suis devenue traductrice littéraire. Je devrais parler de vocation, car à l’époque j’avais déjà un métier passionnant, le journalisme.

Je revenais de reportage en Macédoine et, comme toujours, ma valise était pleine de livres. Connaissant mon intérêt pour la littérature, les écrivains et les éditeurs de mon pays natal n’hésitaient pas à me charger d’une quantité invraisemblable d’ouvrages qui ne manquaient pas de me poser quelques problèmes à la douane. En défaisant ma valise je suis tombée sur un tout petit livre dont la couverture n’avait aucun attrait. D’un vert terne et un peu défraîchie. Le titre cependant m’avait intriguée : La Grande eau. Et le nom de l’auteur, Živko Čingo, ne m’était pas inconnu. Ses récits intitulés Paskvelia avaient provoqué quelques années auparavant l’enthousiasme de la critique en Macédoine mais aussi la méfiance du pouvoir, pour ne pas dire une véritable panique dans les milieux politiques. Et le jeune auteur commençait à sentir le souffre. On le comparait à Isaac Babel par la vivacité du regard qu’il portait sur la période post révolutionnaire et par les couleurs impressionnistes de sa narration.

La grande eau était son premier roman. J’apprendrai plus tard qu’il l’avait écrit en quinze jours, mais « tout était déjà dans ma tête, de la première à la dernière phrase », me dira-t-il lors de son passage à Paris. J’ai lu ce magnifique texte d’un seul trait, envoûtée par ce magicien des mots. Et, je me souviens comme si c’était hier, du passage qui a été pour moi décisif :

 « Chère eau ! Le soleil du soir s’était couché sur les vagues, s’était donné à elles. Imaginez un peu : fil par fil, il se dénoue de la pelote dorée du jour. A cet instant, la Grande eau ressemble à un énorme métier à tisser qui tisse lentement, sans faire de bruit. Par une voie secrète, tu vois, tout cela se transporte sur le rivage. Que je sois maudit, même les arbres et les oiseaux descendus sur leurs branches s’étaient mis à tisser ; des filets dorés, comme ceux des araignées, flottent sur la grève. Des nids étonnants, je le jure. On dirait que la même chose arrive aussi aux hommes qui, saisis d’une émotion bizarre, apparaissent et disparaissent derrière les fenêtres fermées. Que je sois maudit, comme s’ils avaient peur de les ouvrir. Mais leurs regards les trahissent, on voit tout en eux, l’eau est rentrée en eux et les a pris…Tout, tout s’est transformé en un énorme, un étonnant métier à tisser qui tisse sans cesse et sans fatigue. C’est ainsi que le ciel frémissant du sud s’ouvre petit à petit au-dessus de nos têtes. Des milliers, d’innombrables petites veilleuses s’allument sur le firmament du sud. Et vous avez l’impression que l’eau n’attendait que ce moment, vous l’entendez s’élancer bruyamment. Elle est partout à ce moment-là, que je sois maudit, sa voix domine tout, elle règne alentour. Oh, cette vague douce ! Je le jure, c’était la voix de la Grande eau. »

 J’ai commencé à traduire ce texte tout en le lisant. C’était irrésistible. L’idée de le faire publier ne m’effleurait même pas. Un éditeur, après avoir appris par ouïe-dire que je travaillais sur un texte de Čingo, est venu me voir en me disant « je le publie immédiatement ». C’était Vladimir Dimitrijevic. Et La Grande eau est parue quelques mois plus tard, en 1980, aux Editions L’Age d’homme. Trente-cinq ans plus tard, c’est Le Nouvel Attila qui le publie en lui offrant un magnifique écrin conçu par Giovanna Ranaldi.

Illustration La grande eau

Mais toute nouvelle publication a une vie bien courte en France… Si vous n’avez pas eu l’occasion de lire La Grande eau, je vous propose de la trouver dans ma Boutique littéraire.

commander : http://www.amazon.fr/dp/B07P1BZ4DD

Editions numériques MB, 2019

traduit du macédonien par Maria Béjanovska

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_Zivko Chingo[1]

Živko Čingo

Živko Čingo (prononcer: Jivko Tchingo), né en 1935 à Velgochti, en Macédoine, et mort en 1987, s’est consacré — hormis deux romans (Les Neiges argentées – titre français: Skutasko – et La Grande Eau), et des recueils de nouvelles Paskvelia — à l’écriture théâtrale. Comparé à Isaac Babel pour la vivacité du regard qu’il porte sur la période post-révolutionnaire, Čingo offre un témoignage historique de la répression totalitaire.

Le roman La Grande Eau est traduit en anglais, en russe, en serbe et en français, et adapté au cinéma en 2004 par Ivo Trajkov sous le titre anglais The Great Water.

C’est dans la Comédie humaine que Živko Čingo a appris le plan de Paris. Il est fils de plâtrier. Dans sa formation, assure-t-il, le don de conteur de son père, sa culture, ont compté plus que les auteurs russes lus et adorés plus tard. Sa mère lui lisait la Bible ; c’était aussi une bonne école, à laquelle s’ajoutaient les merveilleuses histoires achetées par fascicules chez l’épicier, et dont il découvrit plus tard qu’elles étaient des extraits de grands classiques.
« Je n’écris que si le sujet revient en rêve. »

A propos bejanovska

journaliste - traductrice littéraire
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