LA PEUR DES BARBARES, roman de Petar Andonovski (Strav od Varvari, éd. Ili Ili, Skopje 2018)

PRIX EUROPEEN DE LITTERATURE 2020

   

La peur des Barbares est un court roman (120 pages). Il s’agit de deux histoires racontées par deux femmes. L’une, Oxana, est Ukrainienne, l’autre, Pénélope est Grecque. Elles vivent sur une île quasi déserte : Gavdos, près de la Crète. Le roman relie deux mondes éloignés : celui de l’après-Tchernobyl et celui d’une communauté insulaire grecque très isolée. Aux voix des deux femmes viennent se mêler celles de deux autres qui sont absentes mais qui ont marqué durablement l’existence d’Oxana et de Pénélope.  S’instaure ainsi un dédoublement du dialogue où se dévoilent le passé, le présent, la réalité et le souvenir de ces deux femmes. Leurs espoirs trahis et leurs désirs non réalisés.

extrait 1

Pénélope :

« Mihali est revenu perturbé à la maison. C’était la première fois que je voyais de la peur sur son visage. Très tôt, ce matin-là, ils s’étaient réunis dans la taverne pour accueillir le médecin. Tandis qu’ils buvaient du raki, le pope lui avait demandé ce qu’il y avait de nouveau de l’autre côté, désignant de la main la mer au large. Le docteur leur avait dit que le mur de Berlin était tombé et que toute l’Europe était dans l’expectative. Ils se sont tus, tous. Aucun d’eux ne comprenait quelle pouvait être la signification d’un mur pour l’Europe. Ici les gens vivent depuis des années oubliés, l’Histoire les a obstinément contournés, la lèpre et la faim aussi, et juste au moment où ils pensaient qu’il en serait ainsi, une fois de plus, Spiro était entré dans la taverne et s’était mis à crier : « Ils sont arrivés ! Les voilà, ils s’approchent du port ! » Et sans demander qui ils étaient, ils se sont tous dirigés vers le port de Karave. C’est alors que, venant du large sous la forme d’une barque, la peur avait commencé à s’approcher d’eux. Trois personnes ont débarqué, deux hommes et une femme. (…) Le pécheur qui les avait transportés leur avait dit qu’ils étaient venus sur l’île pour se soigner. Il leur avait dit aussi qu’ils étaient Russes. »

extrait 2

Oxana ;

Il y avait un nuage blanc au-dessus de la mer qui dissimulait la Crète. J’ai ouvert la fenêtre et j’ai inspiré profondément, l’air sentait le sel. Rien ne calme mon angoisse autant que la mer. Mais ici, enfermée dans la maison, tout ce que je peux faire c’est me souvenir, me souvenir de toi, me souvenir de ces longs hivers en Ukraine, de la neige qui tombait pendant des jours tandis que nous étions assises toutes les deux par terre dans le bureau de ton père et regardions la carte qu’il avait dessinée la veille. Tu voulais devenir cartographe comme lui, dessiner des cartes d’îles inconnues, et moi, tout ce que je voulais c’était voyager. Et alors que nous étions assises ce matin-là, qui me rappelle beaucoup celui-ci, je t’avais dit que si les voyages étaient une quête de soi-même, je voudrais ne jamais me trouver. Et toi tu riais aux éclats, moi aussi je riais. A présent, je ne me souviens même plus quand j’ai ri aussi sincèrement, de toute mon âme.

Te souviens-tu de ma montre avec un bracelet marron, je l’ai toujours, mais le jour où nous sommes arrivés ici, elle s’est arrêtée ; de toute façon ici le temps nous appartient et on n’a pas besoin de le mesurer. Ici, rien n’est comme en l’Ukraine. Je ne reconnais même plus Evguéni. Il est de moins en moins présent. Il a parlé toute la nuit, mais pas avec moi, avec Rousslan, notre ancien collègue à Tchernobyl. Il ne me voit ni quand je me couche près de lui ni quand je me lève. Et quand il est éveillé, il fixe un point, ne remarquant même pas ma présence dans la chambre. Je me demande parfois à quoi cela rime de dormir ensemble.

Le calendrier indiquait que nous étions en hiver, mais dehors tout ressemblait au printemps, j’y ai vu comme un appel à sortir. Je n’ai même pas regardé si Igor était dans la cuisine. Une fois dehors, j’ai vu cette femme devant notre maison qui semblait m’attendre. Je regardais ses yeux couleur de mer où l’on peut se noyer facilement. Nous restions face à face, nous fixant mutuellement. On entendit la voix de la fillette qui l’appelait de chez elle. Elle ne s’arrêtait pas de crier. La femme s’est dirigée vers la maison et y est entrée, sans regarder en arrière. J’ai tourné un certain temps autour de chez nous, je ne savais pas quoi faire. J’ai eu envie de descendre vers la mer mais je craignais de rencontrer Igor. Finalement j’ai décidé d’aller au bout du village. Je suis passée devant une demeure dont je savais qu’elle appartenait au pope, mais, hormis quelques poules qui trottinaient dans la cour, je n’ai vu personne. Juste à côté il y avait une petite église avec son cimetière. Toutes les tombes étaient tournées vers la mer. Derrière l’une d’elles, j’ai aperçu quelqu’un qui m’observait. J’ai songé à l’homme avec le mouton et je me suis dirigée d’un pas pressé vers la sortie. En approchant du portail je me suis retournée encore une fois et j’ai vu une vieille femme. Elle avait de longs cheveux blancs, des sourcils épais et une peau si blanche qu’elle ressemblait à une poupée de porcelaine. A cet instant, un chat noir a bondi vers elle. Il me regardait lui aussi. Elle m’a souri avant de s’éloigner avec le chat. J’apercevais de temps en temps sa queue noire derrière une tombe, tandis que la femme me jetait de temps en temps un coup d’œil en me souriant. Quand elle eut complètement disparu, je me suis dirigée vers la maison, je ne voulais pas qu’Igor se rende compte que j’étais sortie.

Igor n’était pas encore rentré. Je suis montée dans la chambre, Evguéni était assis devant la fenêtre et fixait la mer. Il ne s’est même pas retourné quand je suis entrée. J’ai pris une chaise et je me suis assise près de lui. Ensemble, nous regardions la mer et nous nous taisions. Je voulais lui demander ce qu’il nous arrivait, mais je ne le pouvais pas, et lui, comme s’il avait compris, a dit, sans me regarder : « Qui sait si nous n’avons pas fait une erreur en venant ici », puis il s’est levé et est allé se recoucher sur le lit. Je suis restée à regarder la mer, et lui le point qu’il fixe en permanence. Lorsque le silence m’est devenu insupportable, je suis descendue pour attendre Igor. La nuit tombait et la pluie s’annonçait. Te souviens-tu quand ton père nous avait dit que les îles sont imprévisibles, que la pluie peut arriver subitement et quelques instants plus tard laisser la place au soleil.

Petar Andonovski est née en 1987 à Kumanovo (Macédoine). Il est l’auteur de trois roman et d’un recueil de poème (Espace mental, 2008).  Dès la parution de son premier roman Les yeux couleur chaussure (2013), le jeune écrivain connaît le succès, son roman est nominé pour le Prix du roman de l’année, un prix très convoité en Macédoine. Deux ans pus tard,  il reçoit ce grand prix pour son deuxième roman Le corps dans lequel il faudra vivre (2015). Et son troisième roman La peur des Barbares (2018) lui apporte une reconnaissance internationale : Prix européen de littérature 2020 décerné par l’Union européenne.

Petar Andonovski est le quatrième romancier macédonien qui reçoit le Prix européen de littérature. Avant lui, Goce Smilevski (La soeur de Freud), Lidija Dimkovska (Une vie de rechange) et Nenad Joldeski (Chacun avec son lac) ont eu cet honneur.

Avec son éditeur Nenad Stevovic (edition Ili Ili)

A propos bejanovska

journaliste - traductrice littéraire
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